Le slow tourisme s’est construit contre la vitesse. Contre l’obsession du rendement, du classement, de l’instant consommé puis oublié. Il revendique le détour, l’inattendu, le temps long. À première vue, l’irruption de l’intelligence artificielle dans cet univers semble paradoxale, presque incongrue. Pourquoi automatiser ce qui, précisément, prétend échapper à l’automatisation ?

Pourtant, l’IA est déjà là. Elle ne s’annonce pas. Elle s’insinue. Dans les outils de recommandation des offices de tourisme, dans les plateformes de réservation, dans les algorithmes qui hiérarchisent les lieux « à ne pas manquer » et orientent les flux. Elle promet une meilleure répartition des visiteurs, une personnalisation accrue des séjours, une réduction de l’empreinte environnementale. Sur le papier, les arguments sont solides.

Mais à mesure que l’optimisation progresse, une question se pose : que reste-t-il de l’expérience lorsque tout devient pertinent ?

Le slow tourisme repose sur des fragilités. Des lieux peu visibles, des récits mal indexés, des pratiques qui se transmettent davantage par la rencontre que par l’évaluation en ligne. Or l’IA, par construction, privilégie ce qui est mesurable, comparable, documenté. Ce qui n’entre pas dans ses critères ne disparaît pas brutalement ; cela s’efface doucement. Un chemin non balisé, une table sans avis récents, une histoire trop singulière pour être résumée en mots-clés.

Il ne s’agit pas de rejeter l’outil. L’IA peut, au contraire, devenir un allié précieux pour des territoires fragiles, à condition de ne pas lui déléguer ce qu’elle ne sait pas faire : sentir, écouter, hésiter. Le risque n’est pas celui d’un tourisme accéléré, mais d’un tourisme trop bien réglé, où l’imprévu est perçu comme une anomalie à corriger.

La question centrale n’est donc pas technologique. Elle est politique et culturelle. Qui définit les critères de la « bonne expérience » ? Quels récits un territoire accepte-t-il de rendre visibles, et lesquels laisse-t-il dans l’ombre ? À force de vouloir guider le visiteur, ne finit-on pas par lui retirer la possibilité de se perdre — c’est-à-dire, parfois, de rencontrer vraiment ?

Le slow tourisme n’est pas incompatible avec l’IA. Mais leur coexistence suppose une vigilance. Il ne suffit pas de ralentir les flux ; encore faut-il préserver les zones de silence, les marges non optimisées, ces interstices où le voyage cesse d’être un produit pour redevenir une expérience.

C’est peut-être là que se joue l’essentiel : non pas dans ce que l’IA recommande, mais dans ce qu’elle accepte de ne pas décider.

  • Facebook
  • LinkedIn
  • Twitter
  • Gmail